68 % des cryptomonnaies reposent sur la blockchain d’un autre. Ce chiffre n’est pas le fruit d’une contrainte technique : il révèle un choix, un arbitrage entre la souplesse d’intégration et la volonté d’indépendance. À l’heure où la plupart des actifs numériques préfèrent s’installer sur des chaînes déjà éprouvées, certains projets persistent à bâtir leur propre infrastructure, quitte à s’écarter du confort offert par Ethereum ou Binance. Leur pari ? Prendre le contrôle, façonner leur propre destin technique et économique.
Derrière cette frontière, la circulation, la création et la validation des actifs numériques ne suivent plus les mêmes règles. Pour beaucoup, la distinction entre simple « token » et cryptomonnaie native reste floue. Pourtant, elle façonne le profil de risque, les usages, et même l’ambition de chaque projet blockchain.
Comprendre la différence entre blockchain et cryptomonnaie
Il est facile de mélanger blockchain et cryptomonnaie, tant les deux notions semblent indissociables. Pourtant, elles n’ont rien d’équivalent. La blockchain, c’est avant tout un registre, un système de stockage et de transmission d’informations, sécurisé par la cryptographie et réparti sur des milliers de machines. Chaque bloc empile un ensemble de transactions, inaltérables, enchaînées les unes aux autres ; la transparence et la résistance à la fraude sont sa signature.
La cryptomonnaie, elle, n’est qu’une application, un usage rendu possible par cette infrastructure : une unité de valeur numérique, échangeable et programmable. Le cœur du système, c’est le protocole de consensus. Il définit la marche à suivre pour qu’une armée d’ordinateurs reconnaisse la validité d’une transaction.
Deux modèles dominent le secteur et méritent un détour :
- Preuve de travail : La sécurité s’obtient par la puissance de calcul. Les mineurs résolvent des équations complexes et, en échange, sécurisent le réseau. Ce modèle, adopté par la blockchain de bitcoin, implique une consommation d’énergie considérable.
- Preuve d’enjeu : Ici, la validation dépend de la quantité de jetons détenue. Plus on possède de ressources, plus on peut participer à l’émission de blocs. Ethereum a basculé sur ce modèle pour limiter l’empreinte énergétique, tout en maintenant un haut niveau de sécurité.
La cryptomonnaie est alors la récompense, le moteur qui incite à participer à l’effort collectif. Mais rares sont celles qui disposent de leur propre chaîne : bitcoin, ethereum, cardano… Les autres, les fameux tokens, s’inscrivent sur des réseaux déjà établis, profitant de leur sécurité et de leur communauté sans avoir à gérer une infrastructure complète.
Pourquoi certaines cryptomonnaies possèdent leur propre blockchain ?
Ce choix n’a rien d’anodin. Lancer une cryptomonnaie sur sa propre blockchain, c’est s’offrir la maîtrise totale du protocole. Bitcoin en est l’illustration la plus emblématique : son code, son évolution et ses règles relèvent uniquement de la communauté qui le fait vivre. Pas de dépendance à un tiers, pas de compromis. Chaque modification se décide en interne, par un processus délibératif souvent long, forks et hard forks compris.
Cette indépendance permet d’adapter la blockchain aux besoins du projet : sécurité renforcée, règles de consensus sur-mesure, ajustements de la vitesse ou des frais de transaction. Pour les porteurs de projet, c’est l’occasion d’imposer une vision, de bâtir un écosystème complet, parfois de lancer des applications décentralisées (DApps) ou des contrats intelligents sur mesure. Ethereum, en ouvrant la porte à la programmation décentralisée, a bousculé les usages et inspiré toute une génération de blockchains spécialisées.
La liste des avantages attire, mais l’aventure a un prix. Fédérer une communauté de validateurs, assurer la maintenance technique, gérer la sécurité : rien de tout cela n’est automatique. Cardano (ADA) ou Binance Coin (BNB), par exemple, ont relevé ce défi pour répondre à des besoins spécifiques, que ce soit la recherche académique, la gestion d’une plateforme d’échange ou le traitement de droits numériques. La capacité à faire évoluer le code, à déployer des outils adaptés et à piloter la gouvernance reste un levier puissant.
Ce contrôle s’étend à la distribution des unités de valeur. Qu’il s’agisse d’organiser une ICO (Initial Coin Offering) ou de définir les règles du minage dès le genesis block, tout est paramétrable. Ces choix initiaux fondent la crédibilité du projet et ouvrent la voie à des innovations qu’aucune blockchain préexistante ne permettrait.
Exemples concrets : quelles cryptomonnaies fonctionnent sur leur propre blockchain
Pour y voir plus clair, observons quelques exemples marquants de cryptomonnaies qui ont fait le choix d’une blockchain indépendante. Bitcoin, d’abord : il incarne l’archétype du réseau ouvert, décentralisé, résistant à la censure et à la falsification. Sa sécurité repose sur la preuve de travail, et depuis 2009, il n’a jamais cessé de servir de référence à tout l’écosystème.
Ethereum, ensuite, a introduit la programmabilité grâce à ses contrats intelligents, permettant la création de tokens fongibles (ERC20) et de NFT. Sa blockchain évolue rapidement, et la scission historique qui a donné naissance à Ethereum Classic en 2016 témoigne de la vitalité et parfois des tensions de la gouvernance décentralisée.
D’autres projets ont emprunté la même voie ; parmi eux, voici les cas les plus représentatifs :
- Litecoin : s’inspire de bitcoin mais accélère la validation des blocs, misant sur la rapidité et la simplicité d’usage.
- Bitcoin Cash : né d’un hard fork de bitcoin, il augmente la taille des blocs pour traiter davantage de transactions à la minute.
- Monero : place la confidentialité au premier plan, avec un système rendant anonymes tous les flux sur sa blockchain.
- Dash et Zcash : chacun innove sur les protocoles de sécurité, entre preuve de travail et preuve d’enjeu, pour mieux protéger les utilisateurs.
- Cardano (ADA) : combine une approche académique et la preuve d’enjeu pour bâtir une plateforme évolutive et souple.
- Binance Coin (BNB) : motorise la Binance Chain, capable de gérer des volumes élevés et d’assurer la fluidité des échanges d’actifs numériques.
Chacune de ces initiatives a modelé ses propres règles, redéfini la circulation des crypto-actifs et imposé une vision singulière de la décentralisation. La diversité des architectures, du proof of work au proof of stake, alimente un paysage en perpétuelle mutation, loin des solutions prêtes à l’emploi.
Aller plus loin : explorer les enjeux et les évolutions de la blockchain
L’essor de la blockchain transforme radicalement le secteur numérique. À la clé, des défis multiples : garantir la sécurité des transactions, redistribuer le pouvoir à travers la décentralisation, mais aussi limiter la dépense énergétique et remettre en cause les modèles classiques. Le recours à la preuve de travail, comme sur bitcoin, a ouvert la voie à une validation distribuée, mais son coût énergétique suscite de vifs débats, notamment en France et en Europe où la transition écologique s’impose dans tous les débats publics.
Pour répondre à ces obstacles, des alternatives voient le jour. Le proof of stake, désormais adopté par plusieurs blockchains majeures, permet de réduire l’impact environnemental et d’accélérer les échanges. Cardano l’a choisi dès le départ, Ethereum y est passé récemment. Ces évolutions ne sont pas seulement techniques : elles élargissent le champ des possibles, du développement de DApps à la montée en puissance des DAO (organisations autonomes décentralisées).
La protection des données personnelles, la conformité au RGPD ou encore la question du droit à l’oubli deviennent des sujets brûlants. La CNIL s’interroge sur la compatibilité entre l’irréversibilité des blockchains et les exigences réglementaires. Un autre front s’ouvre avec la scalabilité : des initiatives comme le Lightning Network ou le sharding cherchent à augmenter le nombre de transactions traitées sans sacrifier la robustesse du réseau. Du côté de la sécurité, aucun répit : attaques 51 %, forks, innovations autour des Zero Knowledge Proof dessinent une industrie en mouvement permanent.
La blockchain avance, bouscule, déconstruit. À chaque nouveau protocole, la frontière s’étend. Qui sait où s’arrêtera cette conquête ?


